Chapitre III

L'empire des chaînes thématiques

1996 — 2013

Au milieu des années 1990, la télévision française bascule : le câble se développe, le satellite arrive, les bouquets se constituent. Claude Berda décide alors de ne plus se contenter de vendre des programmes aux chaînes — il sera la chaîne. Ce déplacement, en apparence technique, est en réalité un changement de posture profond : celui qui avait passé vingt ans à produire pour d'autres décide de devenir, à son tour, le diffuseur. Peu d'entrepreneurs de sa génération ont su, à ce moment précis, comprendre que le pouvoir se déplaçait du contenu vers le tuyau, et agir en conséquence avec une telle rapidité.

En avril 1996, AB lance AB Sat, premier bouquet français de chaînes thématiques payantes. La méthode est simple et méthodique : à chaque passion son antenne, avec des coûts de grille maîtrisés et un catalogue exploité au maximum. Le sport, le cinéma, la musique, le documentaire, la fiction — Toute l'Histoire, Chasse & Pêche, Animaux, Encyclopedia, Action, Mangas, AB1, AB Sports. Certaines de ces marques diffusent encore aujourd'hui, près de trente ans plus tard — preuve silencieuse mais éloquente de la justesse de son regard sur les publics de niche, bien avant que ce mot n'entre dans le vocabulaire du marketing.

Le lancement de NT1, en mars 2005, restera l'un des symboles de cette période : Claude Berda y présente sa nouvelle antenne aux côtés de la journaliste Michèle Cotta et de Renaud Donnedieu de Vabres, alors ministre de la Culture — signe que l'entrepreneur venu de la vente de jeans et des boutiques de la Côte d'Azur avait, en un quart de siècle, gagné une place reconnue jusque dans les cercles officiels de la politique audiovisuelle française.

En 1998, il rachète RTL9 à la CLT. La chaîne est alors leader du câble et du satellite, mais fragile : il la redresse. Puis, entre 2000 et 2005, il joue un rôle déterminant dans la naissance de la télévision numérique terrestre gratuite — rachat de TMC, lancement de NT1 et d'AB1 —, trois antennes qui pèseront durablement sur la recomposition du paysage télévisuel français. En 2013, il lance Jook Vidéo, plateforme de vidéo à la demande : une nouvelle fois, il regarde le tuyau suivant avant les autres.

Ce parcours, égrené sur près de vingt ans, dessine un trait de caractère constant : jamais installé dans une position acquise, toujours en mouvement vers la technologie suivante, quitte à remettre en cause ce qu'il venait tout juste de bâtir. Redresser une chaîne fragile, se lancer dans la TNT gratuite au moment où d'autres doutaient encore de son avenir, puis anticiper la vidéo à la demande dès 2013 : à chaque fois, il a pris de l'avance sur un secteur qui, lui, avançait par prudence.

Ce que ses équipes racontent aujourd'hui ne parle pourtant ni de parts de marché ni de bouquets. Elles parlent d'une maison où l'on entrait très jeune, où l'on apprenait vite, où l'on restait quinze ou vingt ans — et dont on reste, des décennies plus tard, un « ancien d'AB ». Cette fidélité rare, dans un secteur réputé pour sa précarité et son turnover, dit quelque chose d'essentiel sur l'homme qui dirigeait cette maison : une autorité sans doute exigeante, mais assortie d'une loyauté et d'une chaleur qui donnaient à chacun l'envie de rester, de grandir, de se sentir chez lui. On ne bâtit pas une famille professionnelle qui se revendique « ancienne d'AB » vingt ou trente ans après son départ sans avoir su, au quotidien, incarner davantage qu'un patron : un repère humain.